La révolution copernicienne comme changement cosmologique


Que la Terre tourne autour du Soleil – et non pas l’inverse – est l’une des plus grandes certitudes acquises par la science moderne. C’est aussi un énoncé qui a fait basculer le monde, du système ptoléméen au système copernicien, du géocentrisme à l’héliocentrisme, de l’harmonie cosmique au silence des espaces infinis. La révolution copernicienne est devenu non seulement le modèle de toute révolution scientifique, mais aussi celui du changement radical de monde qui a inauguré la modernité. Pourtant, il ne s’agissaitque d’une hypothèse astronomique visant à simplifier le calcul des trajectoires planétaires – en prenant comme point fixe non plus la Terre mais le Soleil. Pourtant, on continue toujours de voir le Soleil se lever tous les matins et se coucher tous les soirs. On voudrait donc essayer de comprendre comment un simple énoncé scientifique a pu transformer aussi profondément le rapport au monde de toute notre civilisation.

Bibliographie
Alexandre Koyré, La révolution astronomique, Copernic-Kepler-Borelli, Paris, Hermann, 1961
Thomas Kuhn, La révolution copernicienne, trad. A. Hayli, Paris, Fayard, 1973

Remarque préalable : il existe de nombreuses histoires de la révolution copernicienne (ou plus largement de la révolution scientifique). Il ne s’agit pas ici d’en proposer une (ce serait beaucoup trop long). On ne choisira pas non plus un récit plutôt qu’un autre. Le propos, bien qu’il s’appuie sur un matériau historique, est philosophique.

Introduction

L’idée d’une révolution copernicienne apparaît sans doute pour la première fois chez Kant, dans la préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure (1787) – bien que l’expression n’y figure pas littéralement. Kant veut accomplir dans le champ de la philosophie une révolution analogue à celle que Copernic a accomplie dans l’astronomie. Après Kant, il est devenu courant d’invoquer le motif de la « révolution copernicienne » pour parler d’un bouleversement intellectuel majeur (cf. par exemple : Freud, Introduction à la psychanalyse, IIe partie, ch. 18, 1916 ; Paul B. Preciado, Je suis un monstre qui vous parle, p. 113, 2020) [textes 1, 2, 3]
Pourquoi la révolution copernicienne est-elle devenu le modèle de toute révolution intellectuelle ? En quoi consiste-t-elle précisément ?
On doit à Nicolas Copernic (1473-1543) la basculement du géocentrisme à l’héliocentrisme – et tous les changements qui en ont découlé. À savoir, la révolution scientifique (la transformation du savoir qui, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, a accouché de la science moderne, c’est-à-dire la connaissance expérimentale et mathématisée du réel) et le changement cosmologique majeur qui a affecté la modernité (passage d’un « monde clos » au centre duquel l’humanité avait sa place à un « univers infini » désenchanté et vide dans lequel on se sent complètement perdu).
Cependant, on ne peut pas vraiment dire que Copernic a accompli une révolution. En tout cas, pas la révolution scientifique et pas à lui tout seul. L’idée même de révolution scientifique n’a pas beaucoup de sens – du moins pas le sens qu’on lui prête le plus souvent (cf. Steven Shapin, The scientific revolution, 1996 : « There was no such thing as the Scientific Revolution [...] »). Tout ce qu’on peut dire, c’est qu’il a énoncé une hypothèse astronomique, qui n’était pas en soi révolutionnaire : la Terre tourne autour du Soleil. Il reste alors à comprendre quels effets cela a eu.
Le problème qu’on se pose est, en un sens, très simple. On aimerait essayer de comprendre comment un énoncé aussi simple a engendré un tel ébranlement cosmologique (dont témoigne Kant, mais déjà Galilé, Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, 1632). Pourquoi et comment l’hypothèse selon laquelle la Terre tourne autour du Soleil a-t-elle changé le monde – alors qu’elle n’avait scientifiquement rien de révolutionnaire (ce n’était qu’une hypothèse astronomique) et qu’elle ne change strictement rien à notre perception du monde (on voit le soleil se lever tous les matins et se coucher tous les soirs) ?
Cela implique de comprendre deux choses. Premièrement, ce qu’est précisément l’hypothèse de Copernic, son statut et sa valeur, dans quel dispositif de savoir et de discours elle s’inscrit, etc. Deuxièmement, ce que signifie une transformation cosmologique et le rapport qu’il y a entre une image du monde et le monde lui-même. Plus précisément, on aimerait essayer de comprendre ce que change l’hypothèse copernicienne.

I. Astronomie : l’hypothèse de Copernic

En 1543, à la mort de Copernic, paraît son grand ouvrage, le De revolutionibus orbium caelestium (Sur les révolutions des orbes célestes). On peut faire deux remarques sur ce titre.
Premièrement, à propos du terme « révolution ». Il signifie ici le fait d’accomplir un tour complet, de revenir à sa position après avoir fait un tour. On pourrait dire « la rotation complète des orbes ».
C’est le sens astronomique du terme « révolution », qui a presque disparu en français, mais qui était le sens principal en latin (revolutio). Il y a un peu plus qu’un hasard dans le fait qu’un ouvrage sur les révolutions des astres soit à l’origine d’une révolution scientifique. Ce qui est curieux, c’est qu’un terme qui signifie, en astronomie, « retour à la même position », en soit venu à signifier, en politique, « avènement d’une autre forme ». Dans l’expression « révolution copernicienne », il y a comme une torsion sémantique et politique du titre De revolutionibus. (Il faudrait faire l’histoire précise du jeu de renvoi du terme « révolution » entre science et politique, du XVIe au XVIIIe siècles)
Deuxièmement, à propos du terme « orbe ». Si l’on lit bien le titre, ce qui accomplit des révolutions, ce qui tourne, ce ne sont pas les astres ou les planètes, mais les orbes. Les orbes ou sphères célestes sont les objets principaux de l’astronomie à l’époque de Copernic – et depuis l’Antiquité. Ce sont des sphères dont le cosmos est constitué et sur lesquelles sont fixé les astres (étoiles et planètes).
Dans la cosmologie antique – qui est celle d’Aristote (cf. De caelo) – le monde est un ensemble de sphères, qui a pour centre la Terre et pour limite la « sphère des fixes » (la sphère sur laquelle sont fixées les étoiles). Entre la Terre et la dernière sphère sont étagées les sphères sur lesquelles sont fixées les planètes (la Lune, Mercure, Venus, le Soleil, Mars, Jupiter et Saturne). Le cosmos est donc un emboîtement de sphères. On peut donc retenir, pour l’instant, qu’il a trois caractéristiques : il est géocentrique, sphérique et fini (limité).
Le mouvement des astres (planètes et étoiles), qu’on peut observer depuis la Terre, est donc l’effet du mouvement des sphères (sur lesquelles les astres sont fixés). Cela, c’est tout le problème de l’astronomie. L’astronomie est avant tout une science d’observation. L’observation du ciel est une activité vieille comme le monde (ou presque) : on trouve des traces d’observation des mouvements du soleil au IIe millénaire chez les Égyptiens et les Babyloniens. L’observation du soleil et de la lune et des planètes – de leurs mouvements cycliques – servaient notamment à établir des calendriers (la mesure du temps est un phénomène astral). Pendant des millénaires, l’astronomie s’est faite à l’œil nu (le télescope a été utilisé pour la première fois par Galilée en 1609). L’objet de l’astronomie, ce sont donc les mouvements apparents des astres dans le ciel.
Pourquoi a-t-on dit plus haut que c’était les sphères ? C’est l’apport fondamental de l’astronomie grecque. Les Grecs ont inventé quelque chose de remarquable : la coïncidence entre l’astronomie et la cosmologie, entre l’observation et la représentation du monde (ce n’est pas le cas dans les autres civilisations, chez les Égyptiens par exemple). Ils ont construit une théorie sur le monde qui était en accord avec les observations astronomiques – qui atteint sa forme achevée chez Aristote. Par un effet de retour, l’astronomie s’est moulée dans la cosmologie (ou dans la physique et la métaphysique – le terme « cosmologie » n’existe pas en grec). Le système astronomique qui a dominé jusqu’à Copernic est celui de Claude Ptolémée (100-170), qui est comme la forme achevée de l’astronomie grecque ancienne (cf. Almageste). Celle-ci réponde à la question suivante : « Quels sont les mouvements uniformes et ordonnés par l’hypothèse desquels on peut rendre compte des mouvements apparents des planètes ? » (attribuée à Platon par Simplicius). L’hypothèse des sphères permet de répondre à cette question : on cherche à penser par quelles combinaisons de mouvements circulaires on peut rendre compte des mouvements qu’on observe dans le ciel. C’est simple dans l’idée, mais cela atteint un très grand degré de complexité géométrique.
En effet, le grand problème est que les astres ne tournent pas tout à fait rond. Il faut distinguer à cet égard les « astres fixes » (étoiles), qui tournent toutes ensemble d’est en ouest en conservant leurs positions respectives (les constellations), et les « astres errants » (planètes, du grec planetès : vagabond), qui suivent le mouvement des astres fixes, mais décrivent une révolution propre dans l’autre sens (d’ouest en est), avec un certain nombre d’irrégularités. En particulier, ce qu’on appelle les mouvements rétrogrades. Par exemple, si l’on observe Mars, on la verra revenir en arrière et faire une boucle sur elle-même avant de reprendre sa course. D’où l’hypothèse d’une sphère unique pour les étoiles et d’une sphère propre à chaque planète. Sauf qu’il faut plus d’une sphère pour expliquer des choses aussi étranges que les mouvements rétrogrades.
À cette fin, Ptolémée a introduit trois innovations majeures : les excentriques (ou déférent), les épicycles et les équant. Ce sont des types de sphères ou de mouvements, dont la combinaison géométrique permet de rendre compte des mouvements irréguliers des planètes (cf. schéma). L’astronomie met en œuvre une puissance d’intuition géométrique extraordinaire (qui atteint un degré de complexité et d’ésotérisme qui n’a rien à envier à la science contemporaine).
C’est dans ce cadre que Copernic, presque quinze siècle après, fait de l’astronomie. En ce sens, il est ptoléméen. Sa vision du monde et de l’astronomie est la même que celle de Ptolémée (et que tous les astronomes de l’Antiquité et du Moyen âge). C’est en cherchant à résoudre les problèmes imparfaitement irrésolus par Ptolémée (compte tenu aussi de nouvelles observations astronomiques, compilées pendant plusieurs siècles – les observations se font sur de grandes échelles de temps), que Copernic avance son hypothèse.
L’idée est toute simple : supposer que le centre des mouvements astraux est le soleil et non pas la Terre. Il faut noter deux choses à propos de cette hypothèse :

  • ce n’est pas une découverte (liée à une observation), un fait qui serait « prouvé scientifiquement », mais une hypothèse astronomique (c’est-à-dire un moyen mathématique ou géométrique de calculer des positions)
  • ce n’est pas une nouveauté absolue : Aristarque de Samos (310-230) avait déjà avancé cette hypothèse dans l’Antiquité.
    Elle permet simplement de rendre compte de façon beaucoup plus économique et beaucoup plus élégante des mouvements (une sphère par planète, au lieu de plusieurs). En particulier, ce qui semblait être un mouvement rétrograde n’apparaît plus que comme un effet du mouvement de la Terre elle-même, comme quand on voit bouger le paysage en bateau ou en train (cf. schéma).
    Cependant les calculs de Copernic aboutissent aux mêmes résultats que ceux de Ptolémée, ne permettent pas de gagner en précision et n’apportent rien de nouveau sur le plan astronomique (à part peut-être des conséquences quant à la position des astres, mais celles-ci n’ont aucun autre fondement à l’époque). À bien y regarder, même, le système de Copernic est tout aussi lourd que celui de Ptolémée : il faut supposer à peu près autant de cercles (du point de vue technique, Copernic se débarrasse des équant, mais doit ajouter beaucoup d’épicycles mineurs). L’argument de Copernic est essentiellement esthétique : il rend mieux compte des mouvements planétaires sur un plan qualitatif. C’est affaire de façon de voir.
    L’ouvrage de Copernic publié en 1543 comporte une préface, écrite par le théologien Adrien Osiander, qui statue au sujet de la valeur des hypothèses astronomiques de Copernic. Pour Osiander, l’hypothèse héliocentrique n’est qu’une hypothèse astronomique ou géométrique, c’est-à-dire artificielle, sans valeur de vérité propre, qui sert seulement à rendre compte des mouvements célestes. Le but d’une hypothèse astronomique est strictement de « sauver les phénomènes », c’est- à-dire de rendre compte mathématiquement des mouvements (cf. Duhem, Sozein ta phainomena, Sur la notion de théorie physique, 1908). Autrement dit, l’astronomie est une cinématique (en grec, kinèsis : mouvement) et non pas une physique ou une dynamique (en grec, physis : natrue, dynamis : puissance, force). Elle ne rend pas compte de la nature des phénomènes ou des forces (notion moderne) qui y sont à l’œuvre (cela, c’était l’affaire de la métaphysique).
    Le but de cette préface était sans doute de protéger la doctrine copernicienne contre les attaques des théologiens (conservateurs, qui protégeaient l’astronomie ptoléméenne, en accord avec la Bible – et le sens commun). Il n’est pas évident de savoir quelle était la position propre de Copernic à ce sujet – même s’il semble pencher en faveur d’une interprétation réaliste, « physique », de ses propres hypothèses astronomiques. (En tout cas, c’est l’interprétation que retiendront ses successeurs – mais il n’y avait rien de radicalement nouveau à vouloir interpréter de façon réaliste une hypothèse astronomique, cf. Théon de Smyrne, Averroès, etc) [texte 4]
    Encore une fois, le De revolutionibus de Copernic est un ouvrage d’astronomie très classique – en dépit de son hypothèse très audacieuse. Il ne remet pas en cause les principes et les méthodes de la
    discipline, ni même la vision du monde sur laquelle elle fait fond. Sur le plan épistémologique ou scientifique, l’astronomie copernicienne est aristotélicienne et ptoléméenne.
    Comment expliquer alors qu’un texte aussi peu « révolutionnaire » sur le plan scientifique ait déclenché une « révolution » intellectuelle et culturelle, scientifique et cosmologique ? C’est peut- être à cause de la force donnée à cet unique énoncé : c’est la Terre qui tourne autour du Soleil.

II. Cosmologie : un changement de monde

Ce qu’a apporté le texte de Copernic, c’est essentiellement une nouvelle façon de voir. Pour ainsi dire, une nouvelle perspective sur le monde – et donc un nouveau monde ? (cf. T. Kuhn, La structure des révolutions scientifiques, ch. 9 : « Les révolutions comme transformations dans la vision du monde », 1962) C’est plutôt une nouvelle perspective sur les mouvements célestes, qui affecte incidemment notre façon de voir le monde. C’est donc le rapport entre ces deux perspectives – l’hypothèse astronomique et la vision cosmologique – qu’il faut interroger.
La question est : qu’est-ce qui a changé avec l’hypothèse copernicienne ? On pourrait dire à la fois : à peu près tout et presque rien.
Beaucoup de choses ont changé. L’astronomie a pris un nouveau tournant – et la science plus généralement. Toutefois, pour comprendre cela, il ne faut pas s’en tenir à Copernic, mais envisager (au minimum) les astronomes qui reprennent, prolonge et modifient ses hypothèses : Kepler (1571- 1630), Galilée (1564-1642), Newton (1642-1727). Il faut considérer toute la séquence qui mène de l’hypothèse héliocentrique à la théorie de la gravitation universelle. C’est-à-dire une série de déplacements conceptuels et de transformations disciplinaires qui font passer de l’astronomie ancienne à l’astro-physique moderne.
C’est cette transformation – et ce n’est que cette transformation – qui permet d’expliquer comment a été déboulonné la cosmologie ancienne (aristotélicienne), pièce par pièce. Il y a trois grandes étapes : passage du géocentrisme à l’héliocentrisme, disparition des sphères célestes (cf. M.-P. Lerner, Le monde des sphères, 2 vol., 2008), élargissement du cosmos fini en un univers infini (cf. A. Koyré, Du monde clos à l’univers infini, 1973).
On ne va pas refaire cette histoire. On remarquera simplement qu’il s’agit d’une séquence de plus d’un siècle (du De revolutionibus en 1543 aux Principia mathematica en 1687) : c’est long pour une « révolution ». Surtout, cela montre que la « révolution » copernicienne n’est pas « copernicienne », mais keplerienne, galiléenne, newtonienne, que c’est une série de reprises et de déplacements, de répétitions et de mutations – bref, que ce n’est pas à proprement parler une révolution.
La question est donc de savoir s’il y a une « révolution copernicienne », si ce concept a un sens. Or, on a vu que si l’on s’en tenait à la lettre de Copernic, il n’y avait presque rien qui changeait : l’astronomie reste la même, le cosmos reste le même. Rien ne change, sinon que la Terre et le Soleil (et par voie de conséquence quelques autres planètes) changent de place. C’est donc la signification de ce changement là qu’il faut interroger.
Dans le chapitre 10 du livre I du De revolutionibus, « De l’ordre des orbes célestes », Copernic expose ce qu’il appelle « l’harmonie du monde » telle qu’elle est concevable par son système astronomique [texte 5]. On voudrait en retenir trois points :
1. Sur le plan astronomique, on peut retenir une disposition précise des astres – des planètes, selon un ordre déterminé par leur périodes de révolutions, ainsi que des étoiles fixes, dont la distance par rapport à la Terre a été rendue incommensurable. Cet ordre est seulement déduit des hypothèses géométriques – autrement dit, il n’a aucune justification physique. Ce qui signifie qu’il n’a pas vraiment valeur d’argument, il n’a à peu près aucune valeur sur le plan épistémologique. Il donne seulement à voir une certaine « harmonie ». Cela peut paraître un détail, mais c’est un point crucial :
ce qui rend le système de Copernic préférable, ce n’est pas un argument de vérité (il n’est pas plus vrai, il est tout aussi hypothétique que celui de Ptolémée), ce n’est pas non plus un argument économique (il est tout aussi encombrant, tout compte fait, que celui de Ptolémée – malgré ce qu’en dit Copernic), mais c’est un argument esthétique ou harmonique. Il « paraît » mieux (comme on dirait « il sonne mieux »). On pourrait dire qu’il est plus beau. On touche ici à quelque chose de fondamental : la conviction que cherche à produire le texte de Copernic n’est pas rationnelle, logique, argumentative, mais se joue à un niveau à la fois plus profond et plus subtil. Ce qui est en jeu, ce n’est pas une opération de conviction, mais une conversion du regard. Il ne s’agit pas tant de voir quelque chose que de changer de manière de voir – modification a priori (cf. Wittgenstein, De la certitude, prop. 92 : « Pense que ce qui nous convainc souvent de la rectitude d’une façon de voir, c’est sa simplicité ou sa symétrie, i.e. : que c’est ainsi que nous sommes amenés à nous rendre à cette façon de voir. Et alors on dit tout simplement quelque chose du genre : "C’est forcément comme ça." »).
2. Copernic recourt à une métaphore politique. C’est un lieu commun de l’astronomie depuis l’Antiquité : on n’a pas cessé de comparer le ciel à une cité, un royaume, un empire, une armée, etc (cf. ps.-Aristote, De mundo). On pourrait dire que c’est que s’exprime la dimension implicitement cosmologique de l’astronomie : pour penser le cosmos comme ordre, comme ordre du monde, on a besoin d’utiliser des images politiques (ce n’est pas un hasard, la politique n’est-elle pas la sphère par excellence qui est concernée par le problème de l’ordre ?). Quel usage Copernic en fait-il ?
C’est évidemment pour asseoir la position centrale du Soleil – de façon presque théologique ou mythique. Le Soleil est « assis sur le trône royal » et « gouverne la famille des astres qui l’entoure ». C’est une image tout à fait classique de la royauté (historiquement, au Moyen âge, le royaume s’est développé par extension du gouvernement domestique, de la maison et de la famille du roi). Cela peut paraître rhétorique et superficiel, mais il ne faut pas sous-estimer la dimension un peu mystique de l’astronomie copernicienne (cf. référence à l’hermétisme).
Cela montre surtout que le monde copernicien, contrairement à ce qu’on dit souvent, n’est pas un monde désenchanté ou désymbolisé. En particulier, la Terre a certes perdu sa centralité, mais elle n’a pas perdu son rang cosmique et politique. Avant elle était gouvernée par les étoiles (thème classique de l’astrologie), maintenant elle est gouvernée par le Soleil. Elle a même gagné le service de la Lune (désormais son satellite). (Contre l’idée freudienne de l’héliocentrisme comme « blessure narcissique »).
3. Ce qui tout à fait remarquable, c’est que la Terre est en mouvement. Elle est devenue une planète comme les autres. C’est l’idée la plus forte du texte de Copernic, celle qui a le plus de conséquences.
La mobilité de la Terre est la clé de l’astronomie copernicienne (plus que la centralité du Soleil – la Terre tourne sur elle-même et autour du Soleil). C’est elle qui permet de changer de point de vue sur les mouvements des autres planètes et des étoiles, de les comprendre autrement, plus harmonieusement (au prix d’une grande gymnastique géométrique). Si l’on parvient à envisager que la Terre se meut, alors on comprend que des mouvements qu’on perçoit ne sont que des effets d’optique, dus au mouvement de la Terre elle-même. C’est dire que notre perception est l’effet de notre propre mouvement.
Pourquoi Copernic dit-il que c’est « difficile » voire « presque impensable » ? Au sens faible : c’est difficilement concevable, étant donné les habitudes mentales, la représentation du monde (« contraires à l’opinion de la multitude »), etc. Au sens fort : on n’arrive littéralement pas à le penser. C’est trop vertigineux, trop paradoxal. En effet, cela suppose d’adopter un point de vue qu’on ne peut pas adopter.
Par comparaison : quand je suis dans le train et que je vois la gare qui bouge, je sais que c’est moi qui bouge, parce que je sais que je suis dans un train et que je sais qu’une gare ne bouge pas. C’est déjà plus compliqué quand je vois un autre train bouger. (C’est de là que viennent les réflexions de Galilée sur le mouvement, sur les référentiels, la relativité, etc)
Du point de vue abstrait, mathématique, c’est indécidable. On ne peut pas savoir qui bouge. C’est pourquoi les hypothèses astronomiques sont par-delà le vrai et le faux et c’est pourquoi on ne peut pas trancher, astronomiquement, entre le géocentrisme et l’héliocentrisme. Que se passe-t-il si on essaie de considérer les choses concrètement (physiquement ou métaphysiquement) ? Que se passe-t-il si on dit que Copernic ne fait pas une hypothèse (au sens astronomique), mais une description de la réalité ? Copernic le dit explicitement : on ne comprend qu’au moyen des mathématiques. (La mathématisation de la nature, chez Galilée et Newton, est une tentative de « réaliser » les hypothèses astronomiques)
Si on veut en tirer un énoncé cosmologique, il faut alors réussir à penser que la Terre est vraiment en mouvement. Sauf qu’on ne dispose d’aucun point de vue qui permet de le voir. Notre seul point fixe, c’est la Terre. Quand bien même on en trouverait un autre, le problème se poserait à nouveau : qu’est-ce qui nous permettrait de savoir si nous sommes immobiles ou en mouvement ? Par-delà la question physique, il y a un problème métaphysique. Il faut penser à la fois que la Terre est notre unique point de vue sur le monde et que ce point de vue fait partie du monde. Autrement dit, un peu grossièrement, que ce qui est pour nous le contenant est en fait un contenu.
Tel est le paradoxe de l’héliocentrisme. L’hypothèse copernicienne agit comme un opérateur de décentrement ou de dislocation. Il faut prendre sur la Terre un point de vue extra-terrestre, un point de vue alien (cf. H. Arendt, La condition de l’homme moderne : le « point d’Archimède » comme opérateur d’aliénation). C’est-à-dire un point de vue radicalement autre, donc impossible. Accepter l’héliocentrisme, c’est assumer ce paradoxe et en tirer les conséquences cosmologiques. À savoir, que notre expérience géocentrique du monde ne coïncide pas et ne peut pas coïncider avec notre représentation héliocentrique du monde. Ou encore, que notre rapport au monde ne s’accorde pas avec notre image du monde. Cela ne se ramène pas à une opposition convenue entre apparence et essence, intérieur et extérieur – parce qu’il n’y a ni essence ni extériorité. Il n’y a que des mouvements apparents. L’ultime paradoxe de Copernic c’est peut-être que l’harmonie du monde se trouve dans la dissonance et que pour sauver les phénomènes, il faut les perdre.
Le changement apporté par l’astronomie copernicienne n’est pas un simple changement de point de vue, au sens où il suffirait pour être copernicien de changer de point de vue comme de lunettes, afin de voir un autre monde. Le changement de point de vue est constitutif du copernicianisme lui- même : l’héliocentrisme, c’est le hiatus entre points de vue intériorisé dans une vision du monde, c’est un strabisme cosmologique.
Conclusion
La « révolution copernicienne » présente un cas très singulier de « révolution scientifique », au sens où elle n’accomplit aucune transformation sur le plan épistémologique : elle n’introduit pas de nouvelle méthode, pas de nouveaux concepts, pas de nouveau modèle. Juste une nouvelle hypothèse. Elle fait d’un énoncé astronomique une sorte de nouvel axiome cosmologique.
Quelle cosmologie peut-on construire à partir de cette proposition ? Peut-on seulement faire un monde à partir d’elle ? C’est un monde très spécial : le monde de la science. C’est-à-dire un monde dans lequel la représentation du monde dément sa perception. Un monde sans monde en quelque sorte (En ce sens, Kant a très bien compris Copernic : l’invention du transcendantal va avec la dissolution de la cosmologie).
Paradoxe de Copernic : la Terre est une planète comme les autres. C’est-à-dire, la terre appartient au ciel (puisque le ciel, ce sont les astres), il n’y a plus d’opposition entre la terre et le ciel. Pourtant, jamais la Terre n’a été autant célébrée que depuis qu’elle a été excentrée (tous les perspectivismes font référence à la terre – c’est peut-être moins une réaction qu’une conséquence).
« Le poids de la planète-terre à la masse grandissante, plus rien ne peut plus la contrebalancer à présent, et vogue le Globe pirate dans l’éther orageux. » (Henri Michaux, La vie dans les plis, 1972)

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On verra ensuite comment Nietzsche tente de sortir de ce nihilisme. Pour cela, il lui faut reconstruire une distinction entre différentes existences plus ou moins authentiques, à l’intérieur d’un cadre où toute transcendance a été détruite. On examinera sa proposition, qui en passe entre autre par une opposition entre force et faiblesse, et on en questionnera les limites.