Vie et vérité chez Nietzsche

Pour cette séance, on commencera par suivre le raisonnement de Nietzsche dans sa dimension destructrice. Ce dernier s’attaque en effet à tous les discours prétendument absolus – par exemple ceux de la philosophie ou de la religion – pour les ramener au type de vie qui l’énonce, en se demandant à chaque fois qui parle. Nietzsche est ainsi un des premiers auteurs à détruire la croyance en l’existence de vérités indépendantes de leur situation d’énonciation, et des rapports de pouvoir particuliers qui les caractérisent. Cette forme de nihilisme fait aujourd’hui partie de notre condition contemporaine : pourquoi choisir un mode de vie plutôt qu’un autre si toute croyance peut être réduite à une stratégie vitale ?
On verra ensuite comment Nietzsche tente de sortir de ce nihilisme. Pour cela, il lui faut reconstruire une distinction entre différentes existences plus ou moins authentiques, à l’intérieur d’un cadre où toute transcendance a été détruite. On examinera sa proposition, qui en passe entre autre par une opposition entre force et faiblesse, et on en questionnera les limites.

Nietzsche arrive 2 400 ans après Platon, mais dialogue avec lui directement : c’est un ennemi, c’est-à-dire un proche et quelqu’un qu’il s’agit de vaincre. Il reprend son interrogation originelle : qu’est-ce que la vie bonne ? Mais il se place, lui, à la limite de la philosophie : il remet en question la notion même de vérité, et l’équivalence que l’on avait vue la dernière fois (vie bonne =
vie vraie = vie contemplative). On avait posé, la dernière fois, les thèses suivantes : la vraie vie, la vie bonne, ce serait la philosophie, une existence capable de contempler sa propre forme, de se lier à sa vie en contemplant cette forme. Comme si l’on pouvait contempler le champ des possibles et choisir le meilleur grâce à notre justesse de vue, grâce à l’exercice de la philosophie. Le but : être à la hauteur de sa propre forme. Nietzsche s’attaque à cette affirmation parce qu’il remet en question le primat de la vérité. Cela consiste à dire que les sages, les philosophes et surtout les prêtres, loin d’être des modèles de vie, sont des décadents. On essaiera de comprendre cela, et puis de comprendre ce qui fait une vie bonne, car Nietzsche ne renonce pas à une interrogation sur la vie bonne. Il faut reconstruire la distinction entre le bon et le mauvais à partir d’un critère qui ne se contemple pas mais qui s’expérimente. La clef, c’est le concept de puissance.

1. Ramener la vérité à la vie qui l’énonce (ou : pourquoi les sages sont-ils des décadents ?)

a) Le « consensus sapientium » : les sages s’accordent pour dire que la vie ne vaut rien

Toutes les figures de la sagesse, qui prétendent dire quelle vie il faut mener, sont ramenées à l’idée que « la vie ne vaut rien ». La vie, telle quelle, ne vaudrait pas d’être vécue. Au lieu d’en faire un argument contre la vie, Nietzsche en fait un argument contre les sages : si les sages jugent mal la vie, ce n’est pas parce qu’ils connaissent la vie, mais parce qu’ils ne la comprennent pas, comme celui qui trouverait amer quelque chose de sucré et en interdirait la consommation. Il s’agit évidemment d’une impertinence, et on se demande ici comment Nietzsche se l’autorise. Voici l’argument : les sages ont du ressentiment contre l’existence. Les sages, ce ne sont pas les savants : les sages sont ceux qui savent vivre, et non seulement ceux qui savent des choses. Il y a des genres de vie différents promus par les sages : certains promeuvent le plaisir, d’autres l’insensibilité, la douleur ou le sacrifice. Tous ont en commun de juger la vie au nom d’une vérité qui lui est supérieure ; ils prétendent avoir accès à cet au-delà de la vie ou de l’existence qui lui donne sa valeur.

Il faut pouvoir prendre de la hauteur par rapport à la vie, il faut s’en extraire pour la contempler. Un vivant est toujours juge et partie lorsqu’il évalue la valeur de la vie ; dans le mythe d’Er, on a besoin d’être entre la vie et la mort pour choisir. Nietzsche pense au christianisme et à sa domination sur l’histoire de l’Occident, plus qu’aux philosophes : mais la philosophie est bien cette attitude existentielle qui consiste à se tenir hors de la vie pour la juger. Tant que l’on ne sera pas sorti du christianisme, on ne sera pas sorti de cette attitude.

b) La généalogie du sage, ou en quoi la vérité est un symptôme du corps

Le geste de Nietzsche est simple : au lieu d’entrer dans l’arène de la philosophie et d’argumenter en faveur d’une conception d’une vie qui serait plus conforme à la vérité, il part du postulat que la valeur de la vie ne peut être appréciée ni par un vivant (qui serait juge et partie) ni par un mort (pour une autre raison). Seul le vivant peut évaluer : or toutes les sagesses inventent un point de vue hors de la vie, extérieur à l’existence, et qui permettrait de la juger. Seul le vivant évalue, et donc il est toujours juge et partie (cf. Le Crépuscule des Idoles, « Le problème de Socrate », 1 et 2). Mais Nietzsche ne s’arrête pas là : s’il est absurde de vouloir juger la vie, pourquoi est-ce qu’on le fait tout le temps ? Il faut changer d’attitude : au lieu d’examiner la validité d’un énoncé (« la vie ne vaut rien »), c’est-à-dire de le confronter au réel pour vérifier s’il est vrai, on va faire autre chose. L’énoncé n’est pas séparé du réel, on ne peut pas l’examiner indépendamment de la vie. Au lieu de l’examiner à la lumière d’un réel qui lui est extérieur, au lieu de ramener l’énoncé à son objet, Nietzsche le ramène à son sujet. Quelle vie, quel type de vie peut bien énoncer un jugement sur son existence ? Nietzsche interprète l’unanimité des sages comme un signe corporel. Il ramène l’énoncé à ses conditions de vie – les conditions d’énonciation, ce sont toujours des conditions de vie. Il agit en biologiste. Il réinscrit un vivant dans son milieu : un jugement est toujours le produit d’un être vivant et, s’il est le produit d’un être vivant, il est aussi le produit de conditions de vie. La généalogie de Nietzsche est une méthode historique : au lieu de rester dans l’ordre du discours, de le confronter à sa fondation logique, on remonte aux conditions vitales, biologiques, climatiques qui ont permis l’émergence d’un concept ou d’une catégorie. On se demande : à quel type d’existence l’énoncé est-il lié ? Nietzsche ramène toute conception de la vraie vie -éloge du plaisir, de la douleur, etc- à une stratégie vitale. Tout énoncé est stratégique, autrement dit, tout énoncé est au service d’un certain type d’existence. Nietzsche critique la distinction entre praxis et poiésis, activité gratuite et activité intéressée. Le navigateur, qui regarde les étoiles pour aller quelque part, et l’astronome, qui prétend regarder les étoiles de façon désintéressée, sont en fait deux personnages qui ont des activités intéressées : au service de qui se place tel ou tel discours ? Quel type d’existence vient-il favoriser ou défavoriser ? Seule une vie malade a besoin de dévaloriser la vie pour rendre sa vie supportable.

c) La vérité est condition : le perspectivisme

Dans ce même paragraphe du Crépuscule des Idoles, Nietzsche dit deux choses : on ne peut pas évaluer la vie, les sages ont tort de le faire. De cette critique de la conception de la vie bonne comme vie vraie, on glisse à l’idée d’une vie conforme à sa forme. Mais il n’y a pas de forme au-dessus de la vie, on ne voit pas comment y accéder. De même que le vivant ne peut pas se faire une représentation vraie ou objective de la vie parce qu’il est toujours pris dans l’existence, de même il ne peut pas se faire une représentation adéquate du monde, du réel, parce qu’il est toujours pris dans le monde. L’idée d’une adéquation entre une représentation et le monde extérieur n’a aucun sens. Le monde, faire partie du monde (le mondain), est une insulte du point de vue des chrétiens. Nietzsche dit ensuite : même si les affirmations des philosophes ne nous renseignent pas sur la réalité, elles n’en restent pas moins très intéressantes. Elles ont une signification, elles sont des symptômes : elles nous renseignent sur la complexion particulière, sur le type de vie de tel individu, telle classe ou telle race. C’est cela qui intéresse la philosophie : connaître la vie et les genres de vie. On peut parler de scepticisme (doctrine antique qui dit que, puisque l’on ne peut pas atteindre à la vérité, il faut surtout suspendre son jugement, arrêter de juger) chez Nietzsche : tout mettre en doute , mais pas pour paralyser le jugement, pour l’approfondir au contraire. Son grand soupçon met en question la possibilité même de la vérité et, en même temps, il permet la continuation de la philosophie par d’autres moyens : interroger le lien de la vie et de la vérité. Affirmations majeures : 1° Il n’y a pas de vérité, au sens d’adéquation entre une idée et le réel, et donc pas de vraie vie au sens d’une existence conforme à une vérité contemplée. 2° Il y a une pluralité de perspectives, une pluralité de genres de vie, au sens d’une relation d’expression entre un discours et les conditions d’existence de qui l’énonce. Une adéquation entre ce que l’on dit et la manière dont on le dit : adéquation entre le discours et le sujet. On peut évaluer, on peut hiérarchiser des genres de vie : on peut juger des genres de vie, mais au nom de quoi ?

La vie ne peut pas être évaluée, car on ne peut avoir de conception objective de la vie. Les jugements de valeur ne sont pas vrais – mais ils sont signifiants : car ce sont des symptômes de vie. Ils renseignent sur le type de vie de celui qui énonce ce jugement. Or voilà ce qui intéresse précisément la philosophie : les modes d’existence qui existent dans le monde. On peut donc parler de scepticisme chez Nietzsche (le fait de tout mettre en doute : on ne peut atteindre à la vérité car on est pris dans l’existence sans pouvoir s’en abstraire) mais, au lieu d’annihiler la pensée, cela l’approfondit. Le « grand soupçon » de Nietzsche permet donc de prolonger la philosophie en la vivifiant, afin de sortir de la contemplation tout en approfondissant la connaissance de la pluralité des modes d’existence dans le monde.

Donc, il n’y a pas de vérité, au sens d’une adéquation entre le réel et une représentation. Il n’y a pas de vraie vie, d’existence conforme à une vérité contemplée. Il n’y a pas de vérité, mais il y a des perspectives : une pluralité de manières de vie. En outre, il y a une relation d’expression entre les conditions de vie et ce que l’on énonce, entre ce que l’on vit et ce que l’on dit. Il n’y a pas de relation entre le discours et son objet, mais une relation entre l’énoncé et le sujet.

Or Nietzsche affirme que l’on peut évaluer, juger ces genres de vie différents. Il affirme que les sages sont des dégénérés : mais comment est-il possible de juger ainsi ces vies si la vie ne peut être jugée ? Il faut absolument maintenir la possibilité d’un jugement de valeur sur la vie, sans quoi l’on tombe dans le relativisme : il suffit de choisir sa vie dans le grand supermarché de l’existence. Le relativisme est toujours au service de la domination : si tout se vaut, autant se placer à la place de celui qui domine.

Selon quel critère Nietzsche peut-il traiter les sages de décadents, alors qu’il a affirmé que la valeur de la vie ne saurait être appréciée ? Il lui faut trouver un critère immanent (c’est-à-dire intérieur, par opposition à transcendant), un critère de l’existence intérieur au plan de l’existence.

2. La vie comme volonté de puissance

Je m’appuie ici sur Nietzsche et la biologie, de Barbara Stiegler

Si tout jugement est le fruit de conditions d’existence, comment Nietzsche, un vivant, peut-il donc se permettre juger la vie des sages ? Il est pris dans un cercle. Afin d’en sortir, il avance que vivre, c’est poser des jugements de valeur. Vivre, c’est interpréter. Cela est commun à toutes les vies dans la pluralité des vies. La condition de possibilité logique de la pluralité des perspectives consiste à poser l’interprétation comme fondement de la vie. Et si quelqu’un rétorque à Nietzsche que cette affirmation « vivre, c’est interpréter » est seulement son interprétation, il peut répondre : bah, oui, justement.

Il y a donc un critère de jugement immanent à la vie qui permet d’énoncer des jugements relatifs à la vie.

a) La vie est sélection et interprétation

Nietzsche reprend les découvertes des biologistes du xixe siècle qui montrent que la cellule vivante se caractérise par deux processus : se nourrir et se reproduire. Il s’agit de processus d’assimilation créatrice.

Se nourrir, c’est sélectionner, parmi les sources potentiellement infinies de nourritures, celles dont l’on peut et l’on veut se nourrir, c’est-à-dire que l’on peut transformer en soi-même. Les vivants passent la majeure partie de leur temps à sélectionner parmi les stimulations extérieures celles dont ils peuvent se nourrir. Se nourrir consiste à ingérer, c’est-à-dire transformer pour rendre pareil à soi. Com-prendre, à la fois au sens de « prendre » (en latin : « prendre avec ») et de « saisir cognitivement ». Se nourrir est un processus de compréhension : rendre semblable à soi. La compréhension est un processus nutritif. Nutrition, sensation et réflexion forment une seule ligne, celle de la compréhension, de l’assimilation. Or, assimiler veut dire interpréter : on transforme ce qu’on ne connaît pas ou qui nous est étranger en ce que l’on peut digérer. On décompose les glucides de la même façon que l’on analyse un texte. Penser, c’est digérer. Et la digestion c’est de la pensée. Le processus vital est un processus d’interprétation, c’est-à-dire d’assimilation : transformer l’extériorité en intériorité, l’inconnu en connu, l’altérité en identité.

Cette transformation vaut pour tout processus vital : la nutrition, la sensation, la réflexion. Exemple : la tique. La tique ne réagit qu’à trois stimulations : la sueur, la chaleur, les poils ou l’absence de poils. Sélectionner, c’est déjà interpréter, car il faut déjà savoir ce que l’on peut assimiler. Si la tique reçoit un autre stimulus, elle sera débordée et ne saura pas comment réagir. De son point de vue (ou plutôt de son point de perception), la sueur signifie qu’elle doit tomber. Chez un chrétien, le désir sexuel signifie la concupiscence (donc le châtiment). En présence de toute forme de stimulation extérieure (une sensation, une pensée…), l’enjeu pour un vivant va être de lui donner un sens qu’il connaît et donc de réagir. La sueur signifie la chute pour la tique.

Ce processus d’interprétation qu’est la vie est un processus dynamique : il est toujours en mouvement. La vie est devenir : un bordel que l’on ne peut pas interpréter s’il n’y a pas d’êtres vivants pour le faire. Les êtres vivants ont des ouvertures sur le devenir. Chez une tique, ce sont ses organes sensoriels. Chez un humain, ce sont aussi ses facultés conceptuelles. Certaines stimulations n’entrent pas. L’assimilation consiste à donner une forme aux stimulations qui pénètrent l’individu une fois sélectionnées. Les capacités d’interprétation du vivant ne sont pas immuables : les stimulations extérieures continuent à agir et à résister à l’intérieur du vivant, lequel rétroagit, parfois en créant de nouvelles catégories interprétatives, parfois en échouant à assimiler. Comme lorsque l’on digère mal. D’où l’évolution des espèces, parce qu’il y a eu de la résistance à l’intérieur. De même, si une pensée est difficile à digérer, elle va rétroagir sur nos catégories de pensée : il faudra créer une nouvelle catégorie de pensée afin de l’assimiler.

Afin de désigner cette extériorité, Nietzsche parle de devenir plutôt que d’être, parce que l’on ne peut y accéder hors de l’interprétation. C’est de l’informe, du flux, un chaos. Au contraire du devenir, l’être aurait déjà une forme, c’est une terme trop figé pour Nietzsche.

Dans le processus d’interprétation qu’est le vivant, les formes d’interprétation elles-mêmes sont dynamiques. C’est pourquoi il n’y a pas de vérité éternelle selon Nietzsche. On transforme l’étrangeté en intériorité, mais cette étrangeté vient toujours résister et fait bouger les cadres.

Les formes ne sont jamais immuables. Une forme, c’est à la fois la délimitation de la cellule (ce qui distingue une intériorité d’une extériorité), un récepteur nerveux, un organe entier, ou une catégorie de pensée comme la causalité. C’est à la fois le produit de l’activité créatrice du vivant, son activité en vue de s’approprier son milieu, mais aussi le produit de l’influence du milieu sur ce vivant. Par exemple, comment expliquer l’apparition des premiers êtres vivants marchants sur la terre plutôt que nageants dans l’océan ? Chez Darwin, l’évolution fonctionne à partir de mutations aléatoires et de sélection naturelle par le milieu dans la progéniture. C’est l’adaptation de la mutation à l’environnement qui fait qu’elle sera sélectionnée ou non. Pour Nietzsche, le milieu ne saurait être aussi déterminant. Certaines mutations, au début, ne sont pas du tout adaptées à l’environnement (et même, tout créateur est forcément inadapté, sinon il ne créerait pas), mais viennent au contraire configurer, adapter leur milieu. Une mutation, selon Nietzsche, n’est pas entièrement aléatoire.

Le vivant est un processus d’assimilation. Pour que l’assimilation soit possible, il faut à la fois une ouverture à ce qui advient, sinon on meurt d’inanition, et une fermeture à ce qui advient, sinon on meurt d’indigestion. Le vivant est un processus de mise en ordre du chaos. S’il nous arrive trop de choses on devient fou, et s’il ne nous en arrive pas assez on devient débile. Le vivant est une certaine façon de créer de la durée dans le devenir. Le devenir est la fulguration de choses impalpables par laquelle le vivant crée des formes qui ont elles une certaine stabilité. Le vivant correspond à un mouvement d’affection (le stimulus) et de réponse à l’affection. L’ouverture aux stimulations extérieures nouvelles est toujours intéressante, donnant la possibilité d’une plus grande force, d’un accroissement de puissance (un nouvel organe, une nouvelle idée), mais aussi le risque de la maladie ou de la mort, si l’on n’arrive pas à l’assimiler et qu’il faut la rejeter.

Un vivant en bonne santé doit savoir oublier beaucoup de choses. Il faut pouvoir accumuler beaucoup de sources de nouveautés, mais aussi sélectionner celles que l’on peut transformer, ingérer. Il faut savoir oublier, rejeter. Notre incapacité actuelle à oublier (Internet) est un signe de maladie.

Afin que le vivant reste vivant, c’est-à-dire afin qu’il continue à créer des formes, il faut qu’il reste affectable, qu’il reste sensible. «  L’auto-défense n’a d’autre but que de garder les mains ouvertes. » La boxe permet non pas d’exploser son ennemi, mais d’avoir une certaine confiance envers l’inconnu qui approche parce que l’on se sait capable de le rejeter. «  La volonté de puissance n’est rien d’autre que le pouvoir interne de créer des formes » (Fragments posthumes, 1886-1887, 7­[25]). L’essentiel de l’activité interne du vivant est poétique : vivre, c’est produire des formes.

Synthèse de mi-parcours :

Platon défendait l’association entre vie bonne, vie vraie et vie contemplative. Nietzsche construit un critère différent de celui de la vérité afin de pouvoir juger la vie. Dans ce but, il ramène d’abord toute vérité à la vie qui l’énonce. Les sages s’entendent sur le « consensus des sages », en ce qu’ils jugent la vie d’un mauvais œil. Nietzsche en fait le symptôme d’une maladie. Ils dévalorisent la vie parce qu’ils ne savent pas vivre. Il faut ramener toute vérité au sujet qui l’énonce plutôt que de la penser comme adéquation avec un objet. Il faut ramener ce qui est dit à ses conditions de vie. Nietzsche a une méthode biologique : il réintroduit le vivant dans un milieu qui lui est propre. La généalogie comme méthode permet de remonter aux conditions historiques et sociales d’un discours. Il n’y a pas d’existence conforme à une vérité contemplée, parce qu’il n’y a pas de vérité en soi. Il y a une pluralité de formes de vie. Vivre, c’est toujours produire des valeurs, produire des jugements, produire des interprétations. Il faut donc trouver un critère immanent à la vie, au sein de ces jugements. C’est ce que Nietzsche appelle la « volonté de puissance ». Tout processus vital - y compris la réflexion - peut être compris comme nutrition : sélectionner dans l’extériorité ce que l’on peut transformer pour faire sien, prendre avec soi, comprendre. Penser, c’est digérer, et la digestion, c’est de la pensée. Dans les deux cas, il s’agit de réussir à faire sien ce qui est extérieur et différent. Chez Darwin, la production de forme est déterminée par l’environnement, tandis qu’il y a chez Nietzsche une faculté positive, qui n’est pas seulement arbitraire, de créer des formes. C’est ce qu’il appelle la volonté de puissance.

Être vivant, c’est : être affectable, et créer des formes. Voilà donc ce que l’on cherchait, un critère immanent à la vie qui permet de juger la vie.

b) Santé et maladie, force et faiblesse

Affirmer que la vie est interprétation permet de distinguer entre vie forte et vie faible. Une existence sera forte ou faible selon qu’elle favorise ou inhibe la volonté de puissance, c’est-à-dire la capacité à créer des formes, et donc la capacité à être affectable. Une vie faible est minérale : peu d’affection et peu de réponse. La vie forte assimile beaucoup d’échanges, même dangereux. La distinction entre la vie forte et la vie faible est une question de rythme : la vie forte correspond à une certaine vitesse de la séquence affection-réponse.

Les santés (il faut en parler au pluriel) sont les multiplicités de réponses du vivant, quelles qu’elles soient, aux blessures du devenir, aux affections du dehors. On parle de santé, quelque soit la manière de répondre, quand l’assimilation est bonne et permet l’ouverture. Les maladies sont les incapacités à assimiler certaines affections, contraignant à la fermeture. C’est la vie fatiguée.

Appliquons ces critères à la vie des sages afin de comprendre comment on peut les traiter de décadents. Nietzsche énonce ces critères comme valables pour toutes les vies. La vie du sage repose sur le postulat que la vérité, les formes, doivent être contemplées. Elles échappent donc au devenir : elles sont organisées, mais hors du vivant. Les formes sont immuables, la vérité est éternelle, et il s’agit pour le sage d’atteindre à cette immuabilité non vivante. Concrètement, cela se traduit par exemple par le fait de ne pas bouger pour les sages de certaines religions. Cette prétention à une vérité éternelle et immuable fige le mouvement de la vie. Le problème de la sagesse n’est pas qu’elle invente des mythes ou des concepts. La vie interprète, c’est la vie. Le problème est que la sagesse invente des mythes qu’elle fait passer pour des vérités, et ainsi perpétue une forme de vie incapable de supporter l’essentiel de ce qui lui advient. Derrière le devenir vient se cristalliser une structure stable, figée : il y aura le communisme, ou le paradis. Une telle conception ne peut être inspirée que par la maladie, par une vie fatiguée d’inventer des formes, qui en vient donc à inventer des formes lui permettant de devenir insensible. La maladie réduit la vie à un pur instinct de conservation. La vie a seulement à se conserver, c’est-à-dire à perpétuer une ouverture limitée et stable au devenir, avec un système interprétatif figé. Parmi l’immensité des désirs possibles, le christianisme réduit les désirs à la concupiscence, l’interprétant comme péché, et y répond par l’ascétisme. Le capitalisme canalise les désirs par la marchandise, et y répond par la consommation. Le paradigme ne s’applique donc pas seulement à la sagesse. Dans tous ces cas, il s’agit de se conformer à un modèle extérieur à la vie pour atteindre à la vie bonne. Nietzsche juge faibles les existences qui ont maladivement besoin de croire en un monde stable, avec modèle interprétatif fourni. En elles est morte la capacité à créer des formes. La faiblesse correspond à un besoin de croyance : le croyant (au sens religieux, mais aussi en un sens plus large) est l’existant faible.

Qu’est-ce qu’alors une vie forte ? Je me réfère ici au deuxième texte de l’exemplier (extrait du Gai Savoir). Le fort est celui qui sait se passer non seulement de croyance, mais même de tout désir de certitude. Cela lui permet de continuer à créer des formes. Mais comme la vie est interprétation, il est impossible de ne pas produire des jugements, des vérités. Essayons d’imaginer une existence qui tente de vivre conformément à l’idée qu’il n’y a que des perspectives : on deviendrait vite fou, probablement plus vite encore que Nietzsche. On ne peut vivre conformément à la vérité nietzschéenne selon laquelle il n’y a que des perspectives. Ce serait s’exposer tout nu, sans filtre, au flux du devenir. Il faut donc proposer une interprétation qui à la fois rend la vie supportable, par sélection, tout en maintenant la vie au maximum exposée à l’inconnu. « Jusqu’à quel point la vérité supporte-t-elle l’incorporation ? » (la vérité au sens de : il n’y a pas de vérité, il n’y a que des perspectives). C’est-à-dire : jusqu’à quel point peut-on vivre la vérité, lui donner un corps ? Il s’agit d’incorporer la pluralité des perspectives, de vivre le fait que la vie n’est qu’interprétation.

Intelligence, compréhension : un processus nutritif. Rendre ce qui est différent pareil à soi. L’idée d’interprétation s’enracine dans la biologie : choisir parmi toutes les sources d’excitation celles qui traversent nos oreilles, nos yeux, afin d’en faire des informations. Décomposer des sucres en éléments digestes. Assimiler, c’est interpréter, on le traduit dans un langage que l’on comprend. Le processus vital fonctionne par assimilation, transformant l’altérité en identité, l’inconnu en connu, l’extériorité en intériorité.

c) La figure du fort pour Nietzsche

Créer des formes stables qui permettent d’assimiler. Voir ici le § 3 du Gai Savoir  : quelle est la figure du philosophe qui répond à celle du sage ? Le philosophe interprète et doit assumer qu’il interprète, il n’est pas le traducteur d’un principe transcendant. Le philosophe est un artiste : métamorphoser, transfigurer, enfanter. À l’éloge de la théoria chez Platon, Nietzsche répond par celui de la poiésis. L’artiste donne forme sans idolâtrer les formes. Les formes du danseur sont en mouvement, elles ne se figent pas en formes éternelles. Nietzsche propose de donner une forme à la vie sans figer le mouvement de la vie et à cette fin il propose un mythe : celui de l’éternel retour. « Et si, un jour ou une nuit […] Tout reviendra, cette araignée aussi… » Ce mythe permet de désirer la vie, de la confirmer. Cette forme, ce mythe sont créés par Nietzsche afin qu’il n’y ait rien d’autre que la vie pour donner sens à la vie. La vie qui se transforme elle-même en vérité : trouver la vérité en soi, dans la vie. Ce mythe essaie de lier changement et éternité. De donner de la valeur au changement en l’éternisant, dans son mouvement. On est très proche du mythe d’Er : contempler alors, c’était contempler l’existence toute entière dans la précision de ses détails, c’était la contemplation de la vie. Mais au lieu de la métempsychose on a ici l’éternel retour, c’est la même vie qui se succède à elle-même. Ainsi, la question que le démon pose au protagoniste de l’histoire et celle qui se pose à l’âme dans la loterie platonicienne sont peut-être très proches : choisis la vie dont tu peux assumer l’éternel retour. La vie qui choisit la forme doit pouvoir la vouloir à l’infini.

Ce mythe est une épreuve. Si l’on arrive à y croire (c’est un mythe, donc il est difficile d’y croire), on peut ne pas mener une existence décadente.

Selon Nietzsche la vraie vie n’est pas la vie contemplative, car ce qui donne forme à la vie n’est pas quelque chose que l’on contemple : la vérité n’est pas quelque part à attendre qu’on la saisisse, elle est à inventer. Pour connaître la forme de sa vie il faut vivre et non pas contempler, il faut expérimenter. Une existence très monotone est invivable selon ce mythe, car tu ne peux pas te dire : « cela va s’arrêter, ou changer de forme », car le même va recommencer. Il n’y a pas de sommeil. Il n’y a pas de pause pour regarder la forme et se dire si l’on en est proche ou loin.

Le problème de l’existence forte selon Nietzsche : créer de la durée, de la stabilité, des formes tout en maintenant au maximum l’ouverture à l’inconnu, autre nom de la volonté de puissance. Le vivant est pris dans un paradoxe : créer des formes tout en maintenant la possibilité de changement de ces formes. Il n’y a pas de principe, de stabilité, il n’y a que la vie elle-même. Afin de s’assurer que l’existence se tienne par elle-même, qu’elle se confirme et se valorise, qu’elle contienne en elle-même son principe, Nietzsche propose de dire qu’elle va se répéter à l’infini. Il n’y a que tel instant qui est juge et principe de de lui même : il n’y a que la vie vécue qui s’évalue, se juge et se valorise. Chaque instant revient. (Dans certains textes posthumes Nietzsche aurait cherché à prouver scientifiquement ce mythe.)

Comment créer des mythes auxquels on va croire ? En sorte que ces mythes produisent des formes, aient de l’effet ?

Récapitulons : 1) la vérité est une stratégie vitale ; 2) la vie est interprétation ; 3) les genres de vie peuvent se comparer selon leur degré de puissance, c’est-à-dire selon leur capacité à assimiler ce qui leur arrive à partir de catégories qui leur sont propres, par exemple en se disant que la vie revient à l’infini.

La puissance est un critère immanent à la vie qui permet d’évaluer les genres de vie entre faible et fort. Est faible celui qui a été assimilé par un corps étranger au point qu’il est soumis au régime d’interprétation du fort. Par exemple les peuplades païennes colonisées et soumises au christianisme. Cette formulation est paradoxale, le terme de faiblesse est ambigu. On peut parler de force et faiblesse par rapport au devenir. Mais aussi par rapport aux vivants entre eux : est fort celui qui soumet autrui à son régime d’interprétation. Nouveau sens de la puissance : pas seulement la création, mais ici la domination. Dès lors que l’on fait intervenir les rapports des vivants entre eux intervient, en plus de la création, un deuxième signifiant : la domination. Les perspectives ne sont pas seulement plurielles, elles sont en rapport et en conflit. La définition de la vie comme domination est présente dans l’extrait de Par-delà bien et mal inclus dans notre exemplier : « La vie elle-même est essentiellement appropriation, agression, assujetissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression… exploitation… la volonté de puissance incarnée… » Ce texte pose le problème du parfait connard (c’est nous qui posons ce problème à Nietzsche, mais il le pose un peu lui-même) : « la vie est exploitation et je l’assume ! » Qu’est-ce qu’on fait d’un tel énoncé ? Distinguer dans la puissance entre création et domination ne marche pas tout le temps, car les deux sens sont liés.

3. Les paradoxes de la puissance

La puissance : créer une forme ou dominer autrui ?

Le premier paradoxe, si l’on comprend la puissance comme la capacité de créer sa propre forme sans se soumettre à un principe extérieur, c’est que ce sont les chrétiens occidentaux, les « faibles » en un certain sens, qui ont gagné. Ceux que Nietzsche désigne comme faibles, les malades, les chrétiens, leurs ancêtres philosophes et leurs descendants libéraux, capitalistes et socialistes, sont les vainqueurs de l’histoire, les dominants. Là où se crée la religion, il y a de la force. Les faibles sont ceux qui la conservent. C’est « la révolte des esclaves dans la morale » : les faibles inventent un nouveau rapport au monde qui devient dominant.

Pour Nietzsche il y a le fort comme guerrier aristocratique qui prend femmes et esclaves, le Germain, le Franc, et le fort comme artiste. Le chrétien qui nie la cruauté de l’existence fait beaucoup plus de dégâts que le guerrier cruel et fort.

Les forts sont les perdants de l’histoire. La puissance (créer des formes) est fragile, difficile à conserver ou perpétuer. La puissance comme création, avec agressivité, ou nocivité, est paradoxalement fragile. La tension interne du concept de puissance apparaît dans les deux paragraphes du Gai Savoir déjà cités : Nietzsche raconte que grâce à sa maladie il a inventé de nouvelles valeurs et un nouveau savoir. Il fait l’éloge de la douleur, non pas celui de la santé triomphante et impitoyable. Pour créer de la valeur, la maladie est le plus grand stimulant vital possible. Car elle oblige à questionner toutes les formes connues : le malade ne peut pas se conserver, se contenter de l’instinct de conservation. Il est obligé de changer de forme ou de mourir. La grande maladie, qui fait douter de la vie et qui fait dire : à quoi bon ? c’est celle que le sage a inoculée à l’homme. Nietzsche ne critique pas cette question mais la réponse : le sage cherche à donner une réponse définitive, il cherche à nier la question, à ne plus se la poser, à la résoudre, il veut se soigner définitivement en trouvant le principe de la vie bonne. La valeur de la vie ne peut pas être évaluée, on peut répondre à la question de la valeur de la vie par celle de l’expérimentation. Mais la question est bonne. La maladie, une fois qu’elle est là, permet de retrouver une forme de joie. Cf. le paragraphe 382 du Gai Savoir, « La Grande Santé » : celle que l’on conquiert continuellement parce que l’on doit la sacrifier sans cesse.

Ce que permet Nietzsche, c’est de donner une forme précise au problème contemporain de l’éthique en posant une tension entre création et domination.

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