Présentation de l’année 2020-2021

LA SCIENCE
texte de présentation 2020 - 2021

« Maintenant ils disent que la glace est vraiment bonne pour la santé. »
Jim Jarmusch, Ghost Dog

« Dès lors qu’elle saisit tout, l’intelligence doit être nécessairement « sans mélange », comme dit Anaxagore, de manière à « dominer » son objet, c’est-à-dire de façon à pouvoir connaître ».
Aristote, De Anima

Ils disent que la Terre tourne autour du soleil, que l’ADN code le vivant et que le climat se réchauffe. Mais qui sont-ils ? Ce sont les scientifiques et les expert.e.s, celles et ceux dont la parole a l’autorité de la science. Parmi tous les discours et toutes les formes de savoir qui existent, la science jouit d’un statut privilégié : elle constitue le savoir par excellence. Les savoirs fondés sur l’expérience vécue ou l’autorité d’une tradition, même quand on en reconnaît la valeur, sont toujours considérés comme inférieurs par la modernité occidentale. Ce sont des modes d’explication approximatifs et tronqués, que la science peut toujours, en droit, corriger et dépasser. N’importe quel phénomène, même le plus étonnant et le plus mystérieux, demeure en attente de son explication scientifique. C’est cette prétention hégémonique de la science que nous voudrions examiner.
La supériorité du discours scientifique peut susciter deux attitudes opposées, qui nous traversent souvent toutes deux : la croyance naïve et la défiance idéologique. Naïvement, on accepte les énoncés scientifiques comme des formes exemplaires de vérité. Sans savoir exactement ce qu’est une étoile, une maladie génétique ou un phénomène météorologique, on croit ce que dit la science à leur propos, c’est-à-dire qu’on reconnaît à la fois l’existence de ces objets, la valeur de la connaissance qui s’en occupe et la légitimité de celles et ceux qui la produisent. Leur teneur d’évidence provient de la séparation entre ses énoncés et l’ensemble des dispositifs – scolaires, techniques, médiatiques, financiers – que supposent leur formation et leur diffusion, garantissant l’indépendance du champ scientifique. Pourtant, si l’on examine les conditions de production des énoncés scientifiques, on voit apparaître la fausseté de cette indépendance : les lobbys industriels, l’idéologie du progrès, l’alliance entre le savoir et le pouvoir... Passée la naïveté, la science apparaît alors comme un instrument de domination et sa vérité comme une mystification. Dans cette configuration, que faire de l’idée que la Terre tourne autour du Soleil ou que le climat se réchauffe ?
Ces deux positions – de croyance et de défiance – partagent cependant une même méconnaissance ou une même incompréhension de ce qu’est la science. En effet, ni le lien intime entre le savoir et le pouvoir, ni l’articulation de la recherche scientifique à des finalités politiques et technologiques ne permettent à eux seuls de définir ce qu’est la science. Parmi tous les discours qui entendent décrire le monde, la science se distingue par la production de vérités objectives. C’est-à-dire que, de tous les savoirs, la science est justement celui qui tente d’intégrer à sa forme même sa séparation d’avec ses conditions extérieures. Un énoncé objectif est un énoncé séparable des conditions subjectives de son énonciation (origine sociale, croyance politique, affects...) parce qu’il est en droit réappropriable par n’importe quel sujet. La science opère selon des méthodes qui permettent une telle réappropriation : des démonstrations et des protocoles expérimentaux. Toute personne qui maîtrise ces méthodes est en mesure de vérifier un résultat, c’est-à-dire de le reproduire ou de l’infirmer. C’est au nom de cette objectivité scientifique que le savoir scientifique voudrait s’affranchir du pouvoir, se présenter comme neutre.
Si l’on ne veut pas croire naïvement dans la science, ni, tout aussi naïvement, ne pas y croire, il faut comprendre comment les scientifiques mènent leurs expériences, produisent leurs énoncés et diffusent leurs vérités. Il apparaîtra alors que la science n’est pas un bloc monolithique : les scientifiques doutent, font des hypothèses, ne sont pas toujours d’accord. À y bien regarder, on trouve rarement une scientifique se vanter d’avoir trouvé la vérité. Et pourtant, en confrontant les énoncés de la science concernant le code génétique, l’expansion de l’univers, le réchauffement climatique, aux autres types de discours ayant trait aux valeurs morales, aux croyances religieuses, aux certitudes sensibles, aux exigences politiques, nous verrons que les énoncés scientifiques n’en exercent pas moins, du fait même de leur objectivité affichée, un pouvoir sur les autres savoirs et les autres discours.
Nous n’avons pas toutes une formation scientifique spécialisée, mais il nous semble à la fois possible et nécessaire de dépasser l’impression d’inaccessibilité du langage scientifique et de questionner son hégémonie. D’abord parce qu’il n’est pas nécessaire de maîtriser le langage mathématique pour examiner les conditions de production d’une équation. Ensuite, parce que c’est à l’endroit de sa traduction dans le langage courant que le langage formel exerce sa domination sur les autres discours. On n’est pas obligés de comprendre tout le codage de l’ADN pour s’interroger sur l’appellation de programme génétique et ses implications. Enfin, parce que la philosophie, longtemps confondue avec la science, a aussi une prétention à la vérité et un rapport au pouvoir que nous devons interroger.

D’où vient l’autorité de la science et le fait qu’on lui octroie aujourd’hui, au détriment des autres savoirs, le monopole de la vérité ? Il nous semble que celui-ci ne découle pas seulement de sa forme objective, mais aussi de ses liens avec les pouvoirs politiques et de ses innombrables applications techniques. C’est en étudiant précisément la formation de l’objectivité scientifique que nous voudrions comprendre ce qui lie la science à l’efficacité technique et à la domination politique. Peut-on déconstruire son monopole, et plus généralement détacher la science de ses effets de pouvoir, tout en considérant pleinement ce que le savoir objectif de la science est seul en mesure de nous apprendre du monde ?
Pour nous donner les moyens de répondre à ces questions, nous avons énoncé trois problèmes qui traverseront et guideront notre réflexion sur la science l’année qui vient :

  • D’où vient et comment se forme la prétention de la science à dire objectivement ce que sont et comment sont les choses qu’elle décrit ?
  • Quelle est la nature de la relation entre science et technique ? Pourquoi savoir objectif et efficacité sont-ils liés ?
  • Quelle est la nature de l’autorité scientifique et quels sont ses liens avec les autres pouvoirs ?


La vraie vie

Novembre 2018

Exemplifier

Tout peut servir d’exemple. Donc il n’y a pas d’exemple en soi.
A première vue, l’exemple de quelque chose est là pour consolider l’existence d’autre chose, pour faire advenir son être, pour l’imposer. On dirait que l’exemple est de l’ordre de l’impur, de l’imparfait, dévoilant partiellement et imparfaitement une réalité qui lui est supérieure. L’exemple a une fonction de monstration, il fait signe vers autre chose qui est extérieure à lui-même.

Cours magistral

la vraie vie

novembre 2018

La vie bonne : genres et formes de vie dans la philosophie antique

Quand la philosophie apparaît au Ve siècle av. J.-C., elle ne naît pas comme science, mais comme mode de vie. Philosopher, c’est vivre un certain genre de vie et, si l’on en croit ceux qui le vivent, le meilleur parmi tous. La vie bonne, c’est la vie contemplative. Une telle affirmation s’appuie une réflexion plus large sur les formes de vie – qui ne se réduit ni à la biologie, ni à la sociologie, ni à l’anthropologie, mais qui se situe en
deçà du partage entre l’étude générale du vivant et celle de ses formes singulières. La philosophie n’est donc qu’une forme de vie parmi les autres, mais cette forme prétend être la plus haute. Il faut donc chercher à comprendre ce qui lie l’étude des formes de vie à un plaidoyer pour la vie philosophique. Si le mot grec theoria ne signifie pas simplement « théorie », c’est-à-dire un savoir coupé de l’expérience, mais « contemplation », c’est-à-dire un certain rapport vivant à ce qui est, alors il faut examiner en quoi ce rapport peut prétendre être plus vrai que les autres.

Cours magistral

La vraie vie

décembre 2018

Vie et vérité chez Nietzsche

Pour cette séance, on commencera par suivre le raisonnement de Nietzsche dans sa dimension destructrice. Ce dernier s’attaque en effet à tous les discours prétendument absolus – par exemple ceux de la philosophie ou de la religion – pour les ramener au type de vie qui l’énonce, en se demandant à chaque fois qui parle. Nietzsche est ainsi un des premiers auteurs à détruire la croyance en l’existence de vérités indépendantes de leur situation d’énonciation, et des rapports de pouvoir particuliers qui les caractérisent. Cette forme de nihilisme fait aujourd’hui partie de notre condition contemporaine : pourquoi choisir un mode de vie plutôt qu’un autre si toute croyance peut être réduite à une stratégie vitale ?
On verra ensuite comment Nietzsche tente de sortir de ce nihilisme. Pour cela, il lui faut reconstruire une distinction entre différentes existences plus ou moins authentiques, à l’intérieur d’un cadre où toute transcendance a été détruite. On examinera sa proposition, qui en passe entre autre par une opposition entre force et faiblesse, et on en questionnera les limites.