Cinéma : Barberousse

"Il a dit que si je vous soignais, ça me soignerait aussi."

Akira Kurosawa

(1910-1998), 57 ans de films et plus de 30 réalisations.

Avec Ozu et Mizoguchi, ce sont les trois figures du cinéma japonais.

Barberousse est son huitième film.

L’ange ivre est le film qui le fait reconnaître et qui lance l’acteur Toshiro Mifune avec qui il partagera 16 films. En 1950, il réalise Rashomon, qui est très reconnu en Europe et ouvre les portes de l’occident au cinéma japonais. A ce moment là, il fait énormément de films, dont Les sept samouraïs.

Il y a beaucoup de relations maîtres-disciple dans ses films notamment Derzou Ouzala, Les sept samouraïs, Barberousse… Bref, l’apprentissage par l’expérience.

Il est connu pour ses films de Jidageki (chanbara avec connotation de film d’époque). Le chanbara (genre de théâtre ou de cinéma de sabre présenté comme l’équivalent du film de cape et d’épée européen).

Son œuvre est partagé entre des films de sabre ou d’époque et des films sur le japon contemporain (vivre).

Toujours dans ses films, c’est un combat pour l’espace, un rapport entre les empires et les espaces résistants.

Barberousse, 1965

Adaptation du roman de Shugoro Yamamoto, Le dispensaire de Barberousse, publié en 1958 sous la forme de plusieurs nouvelles. Kurosawa y ajoute une intrigue de Dostoïevski, de Humiliés et offensés. C’est le plus grand succès de l’année 1965 au Japon.

C’est la dernière collaboration entre Kurosawa et Mifune. Kurosawa voulait un Barberousse plus sage et Mifune l’interprète plus violent.

Kurosawa déclarera : ’C’est dans cette (dernière) direction (le sage) que j’aurais voulu pousser le personnage. Malheureusement Mifune n’a rien voulu entendre. Il a voulu jouer le personnage qu’il avait en tête, une sorte de héros sublime sans peur et sans reproche, et donc fatalement aussi sans humanité. Son interprétation héroïque, granitique, austère, a faussé le personnage. Mifune n’a pas voulu m’écouter. Alors j’ai décidé de ne plus travailler avec lui. Quand un acteur commence à jouer son propre personnage, c’est fini.’

Le film raconte l’apprentissage de Yasumoto auprès de Barberousse, médecin d’un dispensaire qui soigne les pauvres. Et qui ne soigne pas le corps, mais avant tout la misère et l’ignorance. Barberousse est un homme dur, qui utilise les moyens qu’il faut pour arriver à ses fins, c’est à dire trouver de l’argent pour soigner la misère. Ce que Yasumoto apprend avec Barberousse, ce ne sont pas des techniques de médecine, il apprend à écouter, à vivre, à tenter de panser les blessures qui ne sont pas moins morales que physiques. Barberousse explique qu’un diagnostique c’est moins repérer des symptômes que voir l’histoire de la personne derrière son cas.

Le film est construit en deux parties. La première est une suite de récits exemplaires et de digressions, un collage de récits hétéroclites, aux styles différents, le récit avec flash back, le film d’épouvante japonais…

Si c’est la question de la médecine, elle entre en relation avec la question de la science objective, de la science dure. Mais c’est finalement un travail de récit, d’histoires, de douleurs.

Le film est composite et c’est sa beauté. Il n’est pas un film de sabre, bien sûr, pas non plus un film d’époque, c’est bien plus qu’un film sur les maîtres et les disciples. C’est un film qui change de registre à chaque scène, qui se permet d’utiliser les registres narratifs du conte, des images de théâtre d’ombre ou de peinture, des scènes de baston. Cet hétéroclite est là pour tenter de décrire la dure tâche de soigner les maux invisibles sur les âmes et les corps créés par l’empire qui se doit d’utiliser tous les moyens nécessaires.

Elle enchaîne sur une seconde partie où Yasumoto, doit prendre soin d’Otoyo, une jeune fille abandonnée et traumatisée. Dans cette partie, la narration est plus fluide, et linéaire, moins construite comme un récit à tiroirs.

La vertu, c’est la manière dont Barberousse prodigue la médecine : durement mais bien. Et cette vertu ne s’enseigne pas, elle se partage. Barberousse est l’exemple de quelqu’un qui a bien compris le monde autour de lui et qui mesure son action aux données de son environnement (la souffrance des uns, la violence des autres). Barberousse apprend à Yasumoto à percevoir le monde, à comprendre les rapports entre les choses et les relations entre les personnes. Il n’a aucun enseignement médical à lui prodiguer (Yasumoto sait déjà tout, d’ailleurs Barberousse lui demande ses cours de médecine) ni aucun conseil moral à lui donner (Barberousse se perçoit comme une mauvaise personne). Il peut seulement lui montrer comment son action réfléchit et transforme le monde autour de lui. C’est cela la vertu et elle ne s’enseigne pas, elle se partage. En effet, l’enseignement de la situation ne pouvait être donné à l’avance, il fallait en faire l’expérience en commun.

Par contre, le film est un passage de relais entre des personnages. Barberousse apprend à Yasumoto à soigner, puis Yasumoto à Otoyo qui soignera un enfant pauvre et voleur. Chaque situation en cache une autre, un récit d’histoires encastrées, de rideaux que l’on tire pour découvrir une nouvelle histoire. Donc les personnages s’effacent pour d’autres. Cette construction narrative est intrinsèquement lié à une construction du cadre. Ce film pose la question de ce que cadrer veut dire : ce que nous cache le cadre (le hors-champ) peut toujours surgir dans le cadre, ou se dévoiler et dévier l’histoire.

Quand nous considérons une image cadrée comme système clos, nous pouvons dire qu’un aspect l’emporte sur l’autre suivant la nature du fil. Plus le fil est épais qui relie l’ensemble vu à d’autres ensembles non-vus, mieux le hors champ réalise sa première fonction, qui est d’ajouter de l’espace à l’espace. Le principe de Kurosawa dans ce film est de creuser le champ et en découvrir petit à petit le hors-champ.

La vertu n’est pas lumineuse, elle se partage, et elle n’est pas évidente. Ce sont des gestes qui soignent que chacun mime en premier lieu puis s’approprie. C’est à force d’habitudes qui parfois sont pesantes, pratiquer un métier sans gloire ni argent, que la communauté vertueuse, se crée.

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