Manifeste

Nous voulons faire de la philosophie, c’est-à-dire penser avec conséquence. Pour cela, nous voulons fonder une école. Or à l’école, habituellement, la pensée est privée de ses conséquences parce qu’elle est coupée de ses conditions. La condition fondamentale de la pensée est la vie. Elle en est aussi l’enjeu le plus profond : parce que la pensée part du vécu et y retourne. Il ne sert à rien d’apprendre la définition de la liberté sans avoir fait l’expérience de l’aliénation et sans chercher à s’en libérer. C’est ce que l’école tend à nous faire oublier. La pensée y est exposée comme un ensemble de discours, de théories, de doctrines que l’on monnaie contre des notes et des diplômes.

Cette pensée terriblement abstraite et désincarnée n’est pas coupée de toute vie – comment le pourrait-elle ? – mais elle s’accorde avec une manière de vivre assez peu enthousiasmante : celle des étudiant·e·s ou des professeur·e·s, c’est-à-dire des salarié·e·s de la pensée. Ce que l’on apprend dans un cours de philosophie est souvent très intéressant et parfois absolument bouleversant, et pourtant on ne sait pas quoi en faire, parce que le désir de savoir n’a pas d’autre conséquence sur le plan existentiel que de devenir un·e professionnel·le de la pensée, c’est-à-dire un·e professeur·e ou un·e intellectuel·le critique.

Si à l’inverse on décide de prendre au mot la critique, de rompre avec ce monde et de quitter les bancs de l’école afin de prendre en main ses conditions de vie, il devient difficile de continuer à penser, au sens philosophique du terme, parce que la vie livrée à elle-même produit rarement autre chose que sa propre justification. Assumer les conséquences d’une pensée, c’est mettre en question les conditions matérielles et imaginaires de la vie qui la porte, quitte à les bouleverser. Fonder une école de philosophie ne vise donc pas seulement à transmettre des savoirs ou à les critiquer, mais à forger des outils permettant de donner à nos vies les formes les plus justes.

L’école s’inscrit donc dans une perspective qui la dépasse très largement. La manière de manger, d’habiter, de produire ou de construire détermine en effet le genre de vie que nous menons, au même titre que la manière dont nous pensons. Là où la société moderne propose un modèle fondé sur la division du travail entre spécialistes, modèle auquel les utopies opposent celui de l’homme total capable de tout faire en une seule journée, il paraît plus juste de reposer la question de l’articulation entre les différentes sphères de l’existence.

Une école de philosophie ne saurait donc être indifférente au lieu dans lequel elle se situe et aux activités qui la conditionnent : or la plupart des espaces que nous connaissons exigent cette indifférence, car chaque tâche fait de l’oubli des autres la condition de sa propre perfection. Les bon·ne·s étudiant·e·s sont ainsi celles et ceux qui savent se rendre suffisamment aveugles au monde pour se concentrer sur leurs études. Le salariat qui confère ensuite à certain·e·s le droit de ne plus avoir à se préoccuper que de penser est une illusion en plus d’être une injustice, car la pensée pure ne se soutient pas d’elle-même ; elle n’aurait plus rien à penser ni plus rien à manger. Pour restituer sa signification vitale à la philosophie, il faut donc trouver comment brancher la machine théorique sur la machine agricole, la machine militante, la machine artisanale, etc. C’est pourquoi l’école de philosophie gagne à se construire dans un lieu où se pose la question de l’articulation entre les différents savoirs et les différentes activités et où de tels branchements peuvent être expérimentés.

Dès lors que la pratique de la philosophie n’a plus pour seul horizon la professionnalisation de la pensée, nous voudrions envisager tous les rapports imaginables de l’existence à la philosophie : des vies qui s’y consacrent pleinement, d’autres qui la traversent un moment et tout l’éventail des possibles entre les deux. Dans tous les cas, c’est ce qu’on appelait dans l’Antiquité la « vie bonne », c’est-à-dire l’interrogation sur la juste manière de mener sa vie, qui est en question. C’est parce que l’on y oublie cette question que l’on produit, dans les universités, un discours souvent aride, parfois obscur, toujours désincarné. À l’inverse, c’est parce que l’on ne pense pas la vie bonne, que l’on cherche pourtant à mener, que l’on a aujourd’hui tant de mal, dans les milieux révolutionnaires, à donner du sens à nos gestes.

Il ne s’agit ni de dire comment vivre aux un·e·s, ni de dire quoi faire aux autres. L’école se donne pour tâche de fournir à celles et ceux qui s’interrogent sur la transformation possible et radicale de leurs conditions de vie un temps pour la penser et de rendre manifeste à celles et ceux qui veulent prendre la philosophie au sérieux la nécessité de se poser la question des conditions matérielles de leur existence. Bref, nous voudrions que les écolier·ère·s puissent déserter et que les déserteur·euse·s puissent aller à l’école.


La vraie vie

Novembre 2018

Exemplifier

Tout peut servir d’exemple. Donc il n’y a pas d’exemple en soi.
A première vue, l’exemple de quelque chose est là pour consolider l’existence d’autre chose, pour faire advenir son être, pour l’imposer. On dirait que l’exemple est de l’ordre de l’impur, de l’imparfait, dévoilant partiellement et imparfaitement une réalité qui lui est supérieure. L’exemple a une fonction de monstration, il fait signe vers autre chose qui est extérieure à lui-même.

Cours magistral

la vraie vie

novembre 2018

La vie bonne : genres et formes de vie dans la philosophie antique

Quand la philosophie apparaît au Ve siècle av. J.-C., elle ne naît pas comme science, mais comme mode de vie. Philosopher, c’est vivre un certain genre de vie et, si l’on en croit ceux qui le vivent, le meilleur parmi tous. La vie bonne, c’est la vie contemplative. Une telle affirmation s’appuie une réflexion plus large sur les formes de vie – qui ne se réduit ni à la biologie, ni à la sociologie, ni à l’anthropologie, mais qui se situe en
deçà du partage entre l’étude générale du vivant et celle de ses formes singulières. La philosophie n’est donc qu’une forme de vie parmi les autres, mais cette forme prétend être la plus haute. Il faut donc chercher à comprendre ce qui lie l’étude des formes de vie à un plaidoyer pour la vie philosophique. Si le mot grec theoria ne signifie pas simplement « théorie », c’est-à-dire un savoir coupé de l’expérience, mais « contemplation », c’est-à-dire un certain rapport vivant à ce qui est, alors il faut examiner en quoi ce rapport peut prétendre être plus vrai que les autres.

Cours magistral

La vraie vie

décembre 2018

Vie et vérité chez Nietzsche

Pour cette séance, on commencera par suivre le raisonnement de Nietzsche dans sa dimension destructrice. Ce dernier s’attaque en effet à tous les discours prétendument absolus – par exemple ceux de la philosophie ou de la religion – pour les ramener au type de vie qui l’énonce, en se demandant à chaque fois qui parle. Nietzsche est ainsi un des premiers auteurs à détruire la croyance en l’existence de vérités indépendantes de leur situation d’énonciation, et des rapports de pouvoir particuliers qui les caractérisent. Cette forme de nihilisme fait aujourd’hui partie de notre condition contemporaine : pourquoi choisir un mode de vie plutôt qu’un autre si toute croyance peut être réduite à une stratégie vitale ?
On verra ensuite comment Nietzsche tente de sortir de ce nihilisme. Pour cela, il lui faut reconstruire une distinction entre différentes existences plus ou moins authentiques, à l’intérieur d’un cadre où toute transcendance a été détruite. On examinera sa proposition, qui en passe entre autre par une opposition entre force et faiblesse, et on en questionnera les limites.